Politichien - D’après "Le Bréviaire des Politiciens" de Jules Mazarin

Politichien

D’après « Le Bréviaire des Politiciens » de Jules Mazarin

Adaptation & Mise en scène : François Jenny

En 1984, le comédien François Jenny joue le rôle de Paulin dans “Bérénice” sous la direction de Jean-Louis Wilhelm. Il raconte. “Le soir de la première, tradition oblige, le metteur en scène fait un cadeau à chacun de ses comédiens. Jean-Louis m’offre "Le Bréviaire des Politiciens" du Cardinal Mazarin…”. Dans ce texte, accéder au pouvoir et surtout y rester constitue la base de la réflexion de Mazarin. Depuis le XVII ème siècle, les choses ont-elles changé ? Oui ? Peut-être ? Pas de réponse réelle et le texte de Mazarin peut encore servir de base. En relisant régulièrement ce texte, François Jenny a nourri sa réflexion critique sur les différents aspects politiques de notre époque. 

Des principes de gouvernement

Né en Italie en 1602, le Cardinal Mazarin a été au service de la Papauté, puis succédant à Richelieu, il devient principal ministre d’état des rois de France Louis XIII et Louis XIV. Dans sa pratique politique, Mazarin avait un grand sens de l’intrigue, faisant feu de tout bois sur les terrains diplomatiques ou dans les alcôves de la cour. Ce qui lui valut de s’attirer les haines et les bonnes grâces de tout ce que l’Europe a compté de personnages importants. En 1684, soit plus de vingt ans après la mort du cardinal, un éditeur de Cologne publie « Le Bréviaire de Politiciens » en latin. L’opuscule attribué à l’illustre Cardinal est rapidement traduit en plusieurs langues.

Politichien - D’après "Le Bréviaire des Politiciens" de Jules Mazarin
© Camille Millerand

“Il n’y a pas d’amis quand on marche vers le pouvoir” (…) “Si tu veux t’attirer la sympathie du peuple, promets personnellement à chacun des gratifications matérielles”.
Maximes, sentences ou aphorismes, des propos toujours courts et assénés avec beaucoup d’assurance et sans émotion. Assumant cette distance, la mise en scène et le jeu de François Jenny enchaînent les idées avec un grand sens du calcul cynique, soulignant ainsi l’acuité du regard de l’auteur et la synthèse de sa pensée.
Sur la scène, le politicien est un clown blanc qui soliloque un discours sur les principes d’une bonne gouvernance politique. Face à lui, une servante silencieuse l’assiste avec précision dans toutes les tâches matérielles de sa vie quotidienne. Elle l’habille, le nourrit et surveille son sommeil. Le pouvoir s’exerce dans toute sa réalité et à tous les niveaux dans le duo de ce clown blanc tyrannique, autoritaire et maniaque et ce personnage silencieux qui attend le sommeil du chef pour se laisser aller à quelques fantaisies.

“L’ascension ne doit souffrir d’aucun obstacle…”

“Si tu as à choisir entre grandeur et facilité, choisis la facilité…(…) Le bonheur est au centre et évite les extrêmes (…) l’ascension ne doit souffrir d’aucun obstacle” Les principes et les aphorismes s’enchaînent les uns derrière les autres dans un espace sans ouverture. L’homme circule, mange et dort dans un cercle tracé sur le sol, que la servante ne franchit jamais et qui représente un espace de pouvoir qui le coupe de la réalité du monde.
Qui fait quoi ? Qui ordonne ? Qui accepte quoi ? Comment ce rapport de sujétion trouve-t-il sa justification et son issue ? La réponse est simple. Le Clown Blanc est la représentation traditionnelle du pouvoir, la Servante, tel un Auguste, représente le peuple silencieux et qui, en se révoltant, peut devenir un ennemi potentiel. Mais quoi qu’il arrive, l’ascension ne doit souffrir d’aucun obstacle.

Le texte de Mazarin inscrit dans cette mise en scène minimaliste de François Jenny est ici rendu dans toutes ses nuances. La présence silencieuse de la servante interprétée à la fois avec beaucoup de finesse et d’aplomb par Marine Barbarit n’est pas sans évoquer les subtilités du jeu des comédiens du cinéma muet comme Buster Keaton. Son interprétation subtile ouvre l’espace vers le reste d’un monde qui n’a pas la parole. Plein de précision et d’écoute, elle laisse entendre, sans un mot et sans aucune expression sur le visage, le rire, les moqueries d’un peuple que l’on contraint au silence. Un peuple qui ne manquera pas de s’exprimer dans la violence, abolissant ainsi les soi-disant subtilités d’un pouvoir “réfléchi”.

Avec le temps les dirigeants sont devenus des “politichiens”, raconte François Jenny, peut-être en raison des aboiements intempestifs qui parcourent aujourd’hui leurs discours. Le texte de Mazarin fait toujours mouche. La mise en scène de François Jenny fondée sur un humour et une distance qui décalent le regard, ouvre des pistes de réflexion inédites et toujours d’actualité. Son jeu mesuré et drôle tout à la fois, laisse entendre toute les subtilités d’un texte d’une très grande modernité.
En bref si vous êtes tentés par une carrière politique – et/ou théâtrale- Mazarin, par la simple manipulation du consensus reste d’actualité. Cela tient en 5 principes :
“1. Simule. 2. Dissimule. 3. Ne te fie à personne. 4. Dis du bien de tout le monde. 5. Prévois avant d’agir” et dans cette assertion “Si tu te tiens à une conduite prudente, la distance avec les autres sera souvent suffisante pour te permettre d’assouvir patiemment ton ambition”.

Article de Pierre Damien Houville / Présentation du Bréviaire des Politiciens de Mazarin


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