Mise en Scène : Christophe Hatey et  Florence Marschal

 

Pôles de Joël Pommerat

Mise en scène : Christophe Hatey et  Florence Marschal

20 ans après avoir joué “Pôles” sous la direction de Joël Pommerat, Christophe Hatey propose de redécouvrir cette oeuvre majeure du théâtre contemporain. En collaboration avec la comédienne et conteuse Florence Marschal, il en fait une mise en scène pleine de tenue et de subtilité, portée par des comédiens solides, à la fois inquiétants et émouvants.  

L’entrelacement des pôles de l’existence

Qu’est-ce qui bloque la mémoire ? Qui empêche les mots de rester et de construire la réalité que l’on vit ? C’est le questionnement constant d’Elda Older qui a des troubles de la mémoire et qui se perd sans arrêt dans la reconstitution de son histoire et de son quotidien. Son frère Walter qui occupe un atelier à côté de sa maison est sculpteur. Ce jour-là, elle rencontre son modèle Alexandre-Maurice, une sorte de colosse maladroit de stature imposante, à la parole hésitante et souvent silencieux. Elda est frappé par le prénom de l’homme : c’est le même que celui de cet homme qui, 20 ans auparavant, a tué sa mère dans un appartement qui ressemble étrangement à celui qu’elle occupe…Alexandre-Maurice ne se souvient pas de l’évènement mais Elda Older souhaite l’aider à écrire son histoire et à retrouver les circonstances qui ont stoppé sa vie…En fait, Elda Older et Alexandre-Maurice, ce couple improbable et sans mémoire, s’est déjà rencontré sans le savoir dans le passé. Alexandre-Maurice a même été témoin de son premier essai théâtral raté à l’entrepôt… le même soir que le meurtre. Dans ce présent hésitant et instable va ressurgir le passé et le monde hermétique dans lequel vivait Alexandre-Maurice, son frère Saltz qui “fait sa musique”, Jessica sa compagne, et enfin leur mère paralysée et tyrannique.  

Englués dans leur présent, dans leur passé et dotés d’ un avenir incertain finit par s’imposer le cadavre d’une mère omnipotente qui a été assassinée. Chaque personnage totalement empêché finit par disparaître, à l’exception d’Elda qui continue à travailler et à imaginer un avenir possible. Si elle a raté sa carrière d’actrice, elle a travaillé en silence et en toute discrétion et imagine la possibilité de devenir chanteuse lyrique. Mais la prestation unique qu’elle donnera lui ôtera définitivement les derniers lambeaux de sa mémoire. 

Pôles de Joël Pommerat - Mise en scène  : Christophe Hatey et  Florence Marschal
©Hugues Anhes

Une énigme montée à l’envers

Sur la scène un décor minimaliste et totalement neutre, à l’image de ces personnes au réel confus. Une chaise, des panneaux en bois très ordinaire et agencés différemment  en fonction des actions sur le plateau vide. Clair-obscur, éclairage blafard ou criard, la lumière soulignée par des sons lyriques ou cacophoniques rend aussi compte de la vie étriquée des personnages.

Cette histoire émouvante, à l’atmosphère étouffante où, sans aucune démonstration,  chaque mot porte l’émotion et la profondeur de l’histoire de chaque personnage ne disposerait d’aucune force sans la totale implication des huit comédiens sur le plateau. Face à Florence Marschal, lumineuse et fragile dans le personnage d’Elda, Roger Davau, impose la lourdeur d’Alexandre-Maurice, totalement enfermé dans un corps qui a perdu sa mobilité et sa lumière. Autour d’eux Tristan Godat (Jean), Cédric Camus( Walter Older) et Karim Kadjar (Saltz, le frère d’Alexandre-Maurice) tentent désespérément de maintenir cachés les évènements qui ont fait basculer les espoirs et les pôles de leur vie. Face aux  comédiens jouant les personnages vieillissants, Loïc Fieffé, Aurore Medjeber et Samantha Sanson apportent l’éclat et l’enthousiasme de leur jeunesse pour nous ramener vers le passé et les évènements qui ont déclenché la perte des repères.  

 Au-delà de cette mise en scène au carré qui souligne les non-dits du texte et où chaque comédien trouve la vérité de son personnage dans un jeu physique, on ne peut oublier la qualité de l’écriture de Joël Pommerat. Une langue imagée et pure, pleine d’humour et de tendresse articule un texte qui passe de la logorrhée verbale aux non-dits, d’une parole tendre à la violence des insultes. Vingt ans après, La petite scène du Studio Hébertot délicieusement traditionnelle est un superbe écrin pour (re) découvrir cette pièce magnifique éditée en 2002 et qui souligne avec beaucoup de force un théâtre visuel , à la fois intime, spectaculaire et d’une modernité indéniable. 

Pôles de Joël Pommerat 

Editions Actes Sud

Mise en Scène : Christophe Hatey et  Florence Marschal

Avec : Florence Marschal, Roger Davau, Tristan Godat, Cédric Camus, Loïc Fieffé, Karim Kadjar ou Émilien Audibert, Aurore Medejeber, Samantha Sanson

Durée : 1H20 

STUDIO HÉBERTOT  / 78 bis Boulevard des Batignolles, 75017- Paris 

Du 6 janvier au 25 février 2022 Du jeudi au samedi à 21h,  Dimanches à 14h30


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