Mère

Texte et Mise en scène : Wajdi Mouawad

 Quittant le déplacement et le lyrisme du cycle précédent, “Le sang des promesses”, depuis 2008, avec “Seuls" puis “Soeurs”, des solos qui ont ouvert le cycle "Domestique",l'auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad,   nous invite à un voyage dans le temps présent, entre Montréal, Ottawa, et dans un Liban fantasmé de souvenirs familiaux éparpillés. “Mère” est le troisième opus de ce nouveau cycle avant la création de "Père" et "Frères".    

Le fil de la mémoire

La pièce démarre sans qu’on y prenne garde. Wajdi Mouawad nous demande d’éteindre nos portables, fait un bref commentaire sur le spectacle que nous allons voir, fait mine de partir et nous annonce tout de go qu’il n’a plus pleuré depuis 1987, à la mort de sa mère. Il monte sur la scène et les lumières s’éteignent. 

À la radio Adamo chante “Tombe la neige”. Comme montée sur des ressorts et parlant en arabe libanais, surgit sur la scène Jacqueline qui, haut et fort, mène sa maison et ses enfants à la baguette. Wajdi, le plus jeune, a 10 ans, ne parle pas encore le français et essaie tant bien que mal de s’adapter à l’école. Nous sommes à la fin des années 70, en pleine guerre du Liban. Jacqueline et ses trois enfants ont trouvé refuge à Paris. Le père est resté à Beyrouth pour ses activités professionnelles…La vie de Jacqueline consiste essentiellement à nettoyer la maison, à beaucoup téléphoner à son mari au Liban et à sa famille à travers le monde et à cuisiner surtout des plats libanais. Une façon d’aimer ses enfants et d’en prendre soin. Une façon aussi de ne pas oublier le pays et d’échapper à cet état flottant qu’elle ressent depuis son arrivée dans la capitale française. Wajdi adore Goldorack et pour l’ensemble de la famille, l’heure des infos présentées par Christine Ockrent est le rendez-vous le plus important de la journée, surtout quand on y parle du Liban.

À noter l’idée pleine d’humour de l’auteur en confiant à Christine Ochkrent, – très convaincante comme comédienne – son propre rôle de journaliste, mais en ayant l’idée au final de la mettre en scène dans l’appartement de la famille qui va l’initier à la cuisine libanaise !  

Faire son théâtre : la dérive et l’accumulation

Même si Wajdi Mouawad s’est toujours inspiré dans ses pièces du Liban et de son parcours personnel, c’est peut-être la première fois que sa démarche prend une forme si intime. Son propre rôle à 10 ans est joué par un garçon de cet âge – ce jour-là Dany Aridi, un jeune comédien très drôle et très sensible. Mouawad joue son rôle actuel. Sur la scène, il reste celui qu’il est devenu dans son parcours et ses réflexions d’homme de théâtre. Il déplace des accessoires ou des meubles. Dans ces scènes, il ne parle pas, reste l’auteur et le metteur en scène, observateur du jeu des comédiens, puis il redevient acteur dans une ou deux scènes, pour une explication avec sa mère décédée ou jouant avec Nayla, sa soeur. 

 Si dans le cycle précédent, Wajdi Mouawad évoquait les promesses que l’on se fait à soi-même ou que l’on fait aux autres, dans cette pièce, il se met en scène, il a 10 ans et “sa mère est encore un peu sa mère (…) même si c’est une déchirure, une froissure” même s’il se souvient que la situation était épouvantable. Et si l’adulte Wajdi revient sur cette époque, c’est parce que la mort de sa mère, alors qu’il est encore un enfant à leur arrivée au Québec, a fait d’elle un mystère dont personne n’a voulu lui parler.

Une langue de l’exil

Pourtant, même si l’émotion est tangible , si le désespoir de cette époque se raconte sur le plateau, la pièce est très drôle portée par deux comédiennes libanaises incroyables, d’une justesse et d’une tendresse indéniables : Aïda Sabra dans le rôle de Jacqueline et Odette Makhlouf dans le rôle de Nayla, respectivement la mère et la soeur de Wajdi. Celui-ci a écrit sa pièce en français, les deux comédiennes l’ont traduite et la jouent en arabe libanais sur-titré.  En choisissant de faire jouer la pièce dans la langue de son enfance, Mouawad nous fait entendre ses autres textes d’une façon nouvelle. On réalise que sa langue en français est traversée par des rythmes, des cris, un lyrisme issus de cet arabe parlé dans l’enfance. 

“Avec Mère précise l’auteur, j’ai eu la sensation d’être “détraduit” (…) les comédiennes ont attrapé le rythme sans effort, ce qui m’a fait réaliser que même en français, j’ai toujours écrit en arabe” (…) Mon écriture est métissée et ma langue est celle de l’exil”. Loin du lyrisme des autres pièces, ici la langue est râpeuse, rêche, parfois violente, traduisant la situation de la famille et la réalité du vécu. La pièce se termine par une évocation joyeuse du pays de l’enfance. La dernière scène réunit la famille riant autour d’une table harmonieusement décorée, partageant les plats délicieux du Liban. Une fin pleine d’émotion qui a uni la salle pleine à craquer dans une standing ovation spontanée. 

Elle était inquiète et impatiente, la douceur, la tendresse étaient trop loin d’elle. Enfant, sans bien comprendre ce qu’il se passait, le jeune Wajdi est devenu le témoin de l’écrasement de sa mère, de sa peur dans un pays qui ne ressemble en rien à son Liban d’origine. Trente sept ans plus tard,en 2021, dans un Liban toujours dans une situation difficile, Mouawad “lance des filets pour attraper la voix oubliée de sa mère” par l’intermédiaire de ce théâtre  découvert dans l’exil et qui lui a ouvert des chemins inattendus.  

Mère 

Texte et Mise en scène:

Wajdi Mouawad 

Spectacle en français et en libanais surtitré en français 


Avec :  Odette Makhlouf, Wajdi Mouawad, Christine Ockrent, Aïda Sabra et Dany Aridi 

Et quatre enfants en alternance : Emmanuel Abboud, Théo Akiki, Dany Aridi et Augustin Maîtrehenry 

Durée : 2 h 10

  • Assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre 
  • Dramaturgie : Charlotte Farcet 
  • Scénographie : Emmanuel Clolus
  • Lumières : Éric Champoux 
  • Son: Michel Maurer et Bernard Vallèry 
  • Musique originale : Bertrand Cantat 
  • Costumes :  Emmanuelle Thomas 
  • Coiffures :  Cécile Kretschmar
  • Costumes  : Édith Traverso  assistée de : Kam Derbali
  • Maquillage : Sylvie Cailler
  • Confection marionnettes : Thibaut Seyt
  • Construction du décor : Jérôme Verdon assisté d’ Éric Ferrer, Marc Valladon, Loïc Ferrié 

Du 12 novembre au 30 décembre 2021


Théâtre de la Colline – 15 rue Malte Brun – Paris 20°

 Métro : Gambetta (L.3)

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