Fantasio d’Alfred de Musset

Mise en scène : Emmanuel Besnault

Emmanuel Besnault, en ayant atteint la trentaine, reste ce jeune homme toujours pressé. À peine âgé de 19 ans, il fait sa première mise en scène avec Jacques Frantz, un comédien on ne peut plus chevronné. Doué ? Oui pas de doute là-dessus mais également travailleur acharné tout comme la Compagnie de l’Éternel Été qu’il a créée en 2010 et qui réunit des acteurs et actrices d’une créativité et d’une audace de jeu indéniables…
Après “Les fourberies de Scapin” jouées en 2017, Emmanuel Besnault et sa troupe reviennent au théâtre du Lucernaire, avec “Fantasio” d’Alfred de Musset. Une mise en scène précise, créative et d’un romantisme totalement déjanté, souligné par des reprises interprétées en live de Nick Cave, David Bowie, PJ Harvey ou les Doors, à ne surtout pas manquer !… 

Rêver de prendre la lune avec ses dents ?

“Le mois de mai sur les joues et le mois de janvier dans le coeur”. C’est ainsi que se sent Fantasio. Un jeune homme qui a le goût de la philosophie dans le corps d’un adolescent, qui défend des idées anarchistes avec un goût prononcé pour le romantisme. Fantasio rêve de sortir de sa peau une heure ou deux par jour, d’échapper à ces idées toujours semblables alors que chacun porte en lui un monde ignoré qui ne demande qu’à s’exprimer. Désoeuvré, et couvert de dettes, Fantasio vit aussi dans un royaume où le gouvernement ne s’intéresse en rien à ses sujets. Il croise le cortège funéraire du bouffon du roi. Sur un coup de folie (ou de génie ?), il décide de prendre sa vie en main en se glissant à la place laissée vacante du bouffon. De la rue à la vie à la cour, il sème avec une joie totale, la zizanie dans les hautes sphères du pouvoir. Faire capoter le mariage de la princesse, organisé pour des raisons politiques par le roi, avec le Prince de Mantoue sera une stratégie de haute lutte et tellement réjouissante !… 

“Comment se distraire quand on rêve de prendre la lune avec ses dents?”, s’interroge Fantasio quand les beuveries ne suffisent plus et que même la poésie se vide de son sens. En se déguisant en fou du roi, il finit par faire de la politique en assumant son rôle de bouffon. En intégrant la musique rock sur les mots de Musset, Emmanuel Besnault crée un lien entre les deux époques, le XIXème siècle et la nôtre, qui remettent toutes les deux en question l’autorité et le manque d’engagement politique. Le travail conjoint sur la commedia dell’arte et les rythmes de la musique rock fait éclater les limites. Les comédiens masqués ou maquillés de façon grotesque ouvrent leur jeu vers un burlesque qui nous conduit peu à peu vers une fête des fous où les contours de la ville se perdent dans la fumée et des illuminations féériques. Les mots de Musset trouvent un écho dans notre époque actuelle où fleurissent aussi dans le monde politique des comédies de dupes. Pour Fantasio, jouer avec les mots devient une autre façon de jouer avec les idées, de découvrir une forme de pouvoir “qui met sa cervelle à l’aise”.

Fantasio d’Alfred de Musset

Un travail de troupe joyeux et d’une précision diabolique

Emmanuel Besnault initie un travail de troupe joyeux, musical et d’une précision diabolique. Sur un plateau, accidenté, mouvant et minuscule, les acteurs évoluent, dans une mise en danger permanente. Ils virevoltent, chantent et jouent de la musique, offrant au texte de Musset d’autres façons de le dire, au travers d’un jeu précis et rigoureux. En réduisant la distribution à cinq comédiens qui vont assurer une dizaine de rôles, Besnault renforce les enjeux de la pièce. Chanteurs, multi-instrumentistes, ils occupent le plateau dans une générosité totale entre eux et à l’égard du public. 

Dans le rôle de Fantasio, Benoît Gruel, dans un jeu qui s’amplifie au fur et à mesure, passe de la timidité et de la tristesse à la liberté. Une fois enfilé le costume du bouffon, chaque parole, chaque acte  de Fantasio, se teinte d’une totale jouissance. 

Elisa Oriol dans le rôle de la Princesse, à la limite de l’hystérie, passant du rire aux larmes, se révèle pleine de créativité pour affirmer son courage et son autonomie et refuser le mariage imposé par son père. Face à elle, dans le rôle de la gouvernante, Deniz Türkmen s’emmêle un peu les pinceaux face à cette situation qui lui échappe totalement. Pour finir le duo maître/serviteur joué par Lionel Fournier, l’aide de camp du Prince de Mantoue, interprété, lui, par Manuel Le Velly relève d’un jeu de ping-pong des plus hilarants.  

Au-delà de la direction d’acteurs, Besnault est aussi scénographe. Aidé par les lumières délicates de Cyril Manetta, les costumes et les maquillages splendides de Valentin Perrin, il sait tirer parti de chaque centimètre carré de la scène minuscule. Son décor relève surtout de la machine à jouer. À côté d’une estrade en pente qui met parfois les acteurs en danger, est mis en scène le regard inquisiteur du pouvoir sous la forme de la statue du roi qui semble surveiller chaque parole et chaque geste. Comme dans une comédie musicale, sous la forme de contrepoint, cachés derrière un rideau qui s’ouvre et se ferme, l’orchestre et les chanteurs viennent déranger et souligner les actions en cours.

Décidément Besnault et sa troupe de L’Éternel Été – quel joli nom ! – ont bien du talent ! Depuis 2010, la compagnie vit dans une dynamique de théâtre populaire, exigeant et accessible. Placer l’esprit de troupe et la rencontre avec le public est devenue pour eux  une priorité réelle et une éthique de travail. Riche de 12 créations et près de 1000 représentations dans toute la France et à l’étranger, la compagnie invente peu à peu à certaines pièces du répertoire d’autres chemins, mettant l’accent sur des interprétations qui les inscrivent dans le monde actuel. En dignes descendants des auteurs classiques, Emmanuel Besnault et sa compagnie signent là un théâtre populaire revigoré où la virtuosité se disputeà l’énergie et à l’imagination. 

Fantasio d’Alfred de Musset

Mise en scène : Emmanuel Besnault


Avec

Lionel Fournier ,Benoit Gruel, Elisa Oriol , Deniz Türkmen, Manuel Le Velly

  • Assistante, Masques Et Accessoires : Juliette Paul 
  • Lumières : Cyril Manetta
  • Costumes Et Maquillages : Valentin Perrin 
  • Scénographie: Emmanuel Besnault

Vu au Lucernaire

Théâtre du Lucernaire

53 Rue Notre Dame des Champs 

75 006 Paris

Durée : 1H20 

Du 26 Janvier Au 27 Mars 2022 

À 20H du Mardi au Samedi, 

Dimanche à 15H ou 17H 


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