"Exil intérieur" Mise en scène : Marie Steen

Exil Intérieur / Lise Meitner et la fission nucléaire

Texte : Elisabeth Bouchaud

Mise en Scène : Marie Steen

Oubliées, méconnues, ces femmes ont pourtant changé la face du monde. Elles étaient des scientifiques de grand talent, qui, à leur époque ne furent pas reconnues à leur juste valeur. Physicienne, autrice et comédienne reconnue dans les trois domaines, Élisabeth Bouchaud s’en souvient. “Flammes de Science” regroupe trois pièces qu’elle a écrites sur le sujet et qu’elle interprète, réparant enfin cet oubli. Les spectacles se jouent au Théâtre de la Reine Blanche, la seule scène parisienne dédiée conjointement aux arts et aux sciences.  

Une scénographie au cordeau

Nous ne commençons jamais les chroniques par des indications “techniques”, mais dans cette pièce mise en scène par Marie Steen, la base qui assure toute la solidité du texte, la précision du jeu des acteurs et la transformation de l’action est portée par une scénographie au cordeau, conçue par Luca Antonucci. Ses références, mentionne le scénographe, se rapportent à la scène shakespearienne et au théâtre Nô. “La scénographie est [ici] un “instrument”, constituée d’outils de manipulation, de construction et dé-construction” souligne t-il pour préciser.
Trois passerelles structurent l’espace, permettant une séparation entre le centre et les « lieux » périphériques. Le laboratoire, en tant que lieu d’expérimentation et de recherche constitue la base du procédé. Les éléments mobiles, manipulés par les acteurs, nous font passer d’un espace à un autre, mais nous font traverser aussi les pays. L’ espace scénique fluide et en mouvement devient à la fois l’outil de transformation des personnalités, des lieux, de l’Histoire et du temps qui passe. “Une structure mur articulée, autour de laquelle l’espace s’organise et se transforme : Mur-laboratoire, mur-machine de guerre, car il s’agit bien de guerre dans la vie de Lise Meitner” constituent d’autres précisions du scénographe. La vie de Lise Meitner peut nous être ainsi racontée…

De la recherche scientifique…

Institut Kaiser. Berlin1918. Lise Meitner est physicienne et Otto Hahn est chimiste. Ils sont très enthousiastes car ils viennent de découvrir un nouvel élément radioactif, le protactinium. La guerre est finie, et un bel avenir semble promis aux deux chercheurs. Les questions sont multiples, mais une des questions essentielles concerne, pour les deux scientifiques, la stabilité de certaines substances. L’arrivée de Hitler en 1933 va poser d’autres problèmes à la physicienne, née dans une famille juive, même si elle se sent protégée en tant que citoyenne autrichienne et en raison de sa conversion au protestantisme.
Quand l’Allemagne envahit l’Autriche, la position de Lise Meitner devient intenable. Elle doit fuir Berlin, en laissant toute sa vie derrière elle. Avec l’aide de deux savants hollandais, elle réussit à s’enfuir et trouve refuge à Stockholm, un poste précaire où elle n’a ni matériel de laboratoire ni étudiants, et un maigre salaire. Tous ses dossiers de recherche sont restés en Allemagne… Otto Hahn et la physicienne se revoient à Copenhague pour vérifier des résultats des expériences mises en œuvre ensemble, à Berlin. En discutant de ces résultats avec son neveu Otto Frisch également scientifique, elle finit par comprendre que de nouvelles découvertes, sans aucun nom pour le moment, viennent d’être mises en place. Lise Meitner ne le comprend pas encore, mais elle est devenue la découvreuse de la fission nucléaire. À partir de la fission nucléaire, les Américains fabriqueront la bombe atomique alors que Lise Meitner a refusé de s’associer à la fabrication des armes. Otto Hahn et Lise Meitner publient leurs résultats séparément : Hahn irait au devant de sérieux problèmes en associant une non aryenne c’est à dire une juive à la publication de ses travaux.…C’est à Otto Hahn et à lui seul qu’on décerne le prix Nobel de chimie en 1944…

…à l’exil intérieur

La fission nucléaire …et pas moins ! Lise Meitner est celle qui a compris et mis un nom sur la plus grande découverte du siècle ! Dans l’écriture de la pièce et par son jeu sur la scène, Élisabeth Bouchaud laisse apparaître Lise Meitner dans toute sa solitude et son questionnement de femme. Car au-delà de la science, d’autres questions tout aussi essentielles concernent sa vie. À 40 ans, lorsqu’on n’est pas mariée, comment ne pas se sentir seule ? En tant que femme de science, on ne peut guère perdre son temps à faire le ménage, même pour un homme aimé ! Parce qu’elle est une femme, Lise Meitner prend conscience que les résultats de ses travaux passent toujours au second plan. Otto Hahn est le seul à être reconnu par la communauté scientifique. Avec l’arrivée du nazisme, au sein de l’institut où elle travaille, certains affirment que “la juiverie” peut mettre la structure en danger. Après toutes ces années de collaboration et ses découvertes primordiales, en tant que femme, elle doit se soumettre à la hiérarchie mise en place uniquement pour et par les hommes. Ses origines et les silences de Otto Hahn mettent en place ce second exil auquel s’ajoute la suppression de son identité autrichienne qui n’existe plus. Plus d’avenir professionnel, un passé arraché, plus de nationalité, une vie précaire… Pour cette femme de sciences brillante, la guerre est une accumulation d’exils successifs. L’explosion des deux bombes américaines au Japon la condamne en plus à être qualifiée de “mère juive de la bombe atomique”. Pardonner devient pour Lise Meitner le seul chemin à suivre après la guerre pour ne pas perdre son humanité…Un chemin de femme à n’en pas douter…À n’en pas douter, la très belle pièce d’Élisabeth Bouchaud a comblé l’exil et rendu enfin sa place à une femme, immense scientifique pleine d’humanité…


Exil Intérieur / Épisode 1Flammes de science

Texte : Elisabeth Bouchaud
Mise en Scène : Marie Steen


Avec : Elisabeth Bouchaud, Benoit Di Marco, Imer Kuttlovci

  • Scénographie : Luca Antonucci
  • Muriel Delamotte : Costumière
  • Stéphanie Gibert :Créatrice son
  • Guillaume Junot : Créateur vidéo
  • Anne Germanique : Compositrice

Durée estimée : 1 h 30


Théâtre de la Reine Blanche
75 018 – Paris

Avignon – Reine Blanche | Festival Off Avignon 2024

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