ZOOM sur… Amine ADJINA

Interview

Auteur, Comédien et Metteur en scène

Amine Adjina a bien des talents. Formé à l’ERAC, l’école d’acteurs de Cannes et Marseille, il travaille comme comédien avec Robert Cantarella, Alexandra Badea, Bernard Sobel, Valérie Dréville, Jacques Allaire ou David Lescot. En 2012 il crée avec Émilie Prévosteau la Compagnie du Double au sein de laquelle il écrit et met en scène ses premiers textes. “Histoire(s) de France”, une pièce dont il est l’auteur et le metteur en scène,  est une étape sur la route d’un avenir bien prometteur.

Amine  Adjina
© DR

Question : De quelle façon êtes vous passé de votre rôle de comédien à celui  d’auteur et de metteur en scène ? 

Amine Adjina :   Je suis arrivé au théâtre effectivement par le jeu de l’acteur. Je continue à jouer en tant que comédien et j’ai écrit pour le théâtre, influencé par mon travail d’acteur. En tant que tel, j’ai une façon particulière de me plonger dans l’écriture des autres, que ce soit les classiques comme Claudel ou Shakespeare ou les auteurs contemporains comme Koltès qui a été d’une influence considérable dans mon écriture. Finalement, à un moment donné, j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive mes propres histoires. La mise en scène est arrivée en même temps, car écrire et mettre en scène sont pour moi très liés. Le plateau représente la finalité de mon travail d’écriture que j’ai besoin de matérialiser sur la scène. En tant que comédien, je ne joue pas mes propres textes, je préfère “faire l’acteur” ailleurs et me confronter à d’autres textes contemporains que les miens. En fait, tout cela est très poreux et prend place dans un dialogue continuel. L’écriture dramatique est une facette de l’écriture en général et s’exprime dans le corps des acteurs. Pour moi, l’écriture est une pratique très concrète qui se confronte à mes mises en scène. 

Q. : Quel type de metteur en scène êtes-vous ?

A.A. : Je suis un metteur en scène qui n’aime pas que les choses s’installent et qui crée des ruptures dans le jeu et la narration. L’art de l’acteur est le coeur du travail au sein de notre compagnie, (La Compagnie du Double). Le lien entre l’écriture et la direction d’acteurs est très important pour nous. Par un travail précis et minutieux qui implique les comédiens, nous essayons d’éviter le “travail cérébral”. Par exemple, dans “Histoire(s) de France”  les costumes, les maquillages qui évoquent une autre époque, nous ont guidé dans cette croyance très forte d’un théâtre qui, par un traitement scénique spécifique, nous permet d’aborder les questions d’actualité comme le rapport aux genres ou à l’identité… 

Q. : Vous êtes né à Paris en 1984, vos parents viennent d’Algérie, en quoi cette éducation dans une double culture a-t-elle influencé votre goût pour le théâtre ? Êtes-vous par exemple influencé par la langue et la culture arabe quand vous écrivez ?

A.A. : En tant que rencontre entre deux mondes, ma double culture est au centre de mon écriture. J’ai grandi en France dans une famille de culture musulmane. De quelle façon, ces deux mondes dialoguent-ils ? Cela se traduit chez moi par l’humour. Même dans les situations les plus dramatiques, les Algériens rient. Cela traverse mon écriture au travers des situations ou des thèmes abordés. En même temps, je suis français, j’écris en France, le théâtre permet de faire une place à ceux qui n’en ont pas. Je m’intéresse aux problèmes identitaires et les remets en question dans mes textes. Raconter des histoires implique des choix de personnages, de situations et quelque chose apparaît malgré soi dans l’écriture. Dans “Histoire(s) de France” , la question de l’Histoire dans le contexte idéologique actuel n’est pas anodine. Il s’agit ici de déplacer l’imaginaire et de raconter l’Histoire selon un point de vue politique. 

Q. : Dans ce texte, vous remettez en question l’Histoire de France telle qu’on peut l’apprendre à l’école. En quoi cette discipline devrait prendre la forme d’Histoires de France (au pluriel), comme vous le soulignez dans votre pièce ? 

A.A. : Quand j’étais à l’école, par exemple, pour expliquer la période coloniale, on ne parlait que de la décolonisation, que des échanges commerciaux à travers les siècles. Les profs d’histoire que j’ai eus m’ont toujours bougé politiquement et m’emparer de la question de l’Histoire a représenté une sorte d’urgence. Que me raconte-t-on et de quelle façon ? Le matériau de l’Histoire pouvait devenir important. Pour moi, pour revoir des questions actuelles, l’histoire est devenue une expérience physique, organique remettant en question les enjeux. Dans ma pièce, les Gaulois, ancêtres des Français, remettent en question les origines de la France alors que la coupe du monde de football 98 est la mémoire diffuse d’un évènement commun, car réellement vécu dans la même émotion par l’ensemble des Français. Un des personnages (Ibrahim) dit même que “la coupe ressemble à la France plus que l’Assemblée Nationale ! ”. Je souhaite, par le théâtre, parvenir à contrer les fantasmagories de la pureté de l’Histoire. Actuellement de nouvelles découvertes sur les Gaulois faites par des anthropologues pourraient remettre en question ces idées affirmées par l’école républicaine du XIX° siècle et mettre en place la vision d’une histoire plus en accord avec la société réelle. 

Q. : Comment est perçu votre spectacle et votre vision de l’Histoire de France ?

A.A. : De jeunes profs d’histoire qui viennent voir le spectacle avec leurs élèves m’ont dit qu’ils allaient envisager de changer des choses dans leur façon d’enseigner leur matière, de laisser s’exprimer différents points de vue. À l’échelle de la société actuelle, nous faisons face à des pensées réactionnaires, des fantasmes…Le théâtre a une façon de donner une place à ceux qui n’en ont pas et à des idées qu’on évoque peu . L’Histoire de France n’est pas pure, elle est traversée par celle des autres et c’est cela qui me permet de dialoguer avec l’autre. Ré-interroger l’Histoire permet de s’emparer de sujets actuels et de se questionner : Quelle est mon identité ? Qui raconte l’Histoire ? Est-ce les vainqueurs ? Donner une place aux perdants de l’Histoire, c’est ce que permet le théâtre grâce aux mots et au jeu des acteurs.    

Propos recueillis par Dany Toubiana

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